RGPD · Souveraineté · Conformité
« Notre IA est conforme au RGPD » : pourquoi cette phrase ne veut rien dire
OpenAI, xAI, Google : tous l’affichent, et aucun ne ment. Le problème, c’est que cette phrase répond à une autre question que la vôtre — et que depuis le 29 juin 2026, ce qu’elle laisse dans l’ombre est devenu nettement plus inconfortable.

Vous voulez brancher une IA sur vos données clients. Par prudence, vous allez lire les pages « confidentialité » des grands fournisseurs. Partout la même promesse : conformité RGPD, contrat de traitement disponible, clauses contractuelles types, hébergement européen en option. Vous refermez l’onglet, rassuré.
C’est là que le malentendu commence. Ces déclarations sont exactes — aucune n’est mensongère. Mais elles ne disent pas ce que vous croyez lire. Cet article démonte la phrase, la compare à ce qu’est une chaîne réellement européenne, et explique pourquoi l’écart entre les deux s’est creusé le mois dernier.
01Ce que le fournisseur vous donne vraiment
Quand OpenAI ou xAI écrivent « conforme au RGPD », ils désignent un objet précis : un contrat de sous-traitance, prévu par l’article 28 du RGPD. C’est le document que tout prestataire traitant des données pour votre compte doit vous fournir : finalités, durées, sécurité, sous-traitants employés à leur tour, sort des données en fin de contrat.
Ce contrat est indispensable. Il n’est simplement pas distinctif : l’obligation s’applique à tous les sous-traitants, américains comme européens. Un hébergeur français vous en fournit un aussi. Mettre en avant son contrat de sous-traitance, c’est afficher qu’on respecte le minimum légal.
Le vocabulaire employé est d’ailleurs plus prudent qu’il n’y paraît. Les fournisseurs écrivent que leur contrat soutient votre conformité. Le mot est choisi : ils vous remettent une pièce du dossier, l’assemblage reste votre travail. Le RGPD ne certifie pas des entreprises, il encadre des traitements — et la responsabilité juridique repose sur le responsable de traitement, c’est-à-dire vous. Un sous-traitant ne peut pas l’endosser à votre place, même s’il le voulait.
02Ce que la phrase ne dit pas : vos données sortent d’Europe
Voilà la vraie ligne de partage, et elle n’apparaît jamais en gras sur les pages commerciales. Si vos données quittent l’Union européenne, il vous faut une base juridique supplémentaire, au titre du chapitre V du RGPD : une décision d’adéquation, ou des clauses contractuelles types accompagnées d’une analyse d’impact du transfert — un exercice que la CNIL documente sur plusieurs dizaines de pages.
C’est un second étage, entièrement à votre charge, et il ne concerne qu’une partie des fournisseurs. Le contrat de xAI prévoit ainsi des clauses contractuelles types pour un traitement aux États-Unis : c’est régulier, c’est documenté, et c’est une obligation de plus dans votre dossier.
Reste l’argument qui trompe le plus de monde : « mais ils proposent l’hébergement en Europe ». C’est vrai, et il faut lire la mention exacte. OpenAI décrit une résidence des données en Europe qui porte sur les données stockées au repos. Le stockage n’est pas le traitement — et surtout, la localisation d’un disque ne change rien à la nationalité de l’entreprise qui le gère. Un fournisseur américain reste soumis au droit américain, qui permet à certaines agences d’accéder aux données détenues par des entreprises américaines, y compris stockées ailleurs. C’est exactement ce point que la Cour de justice a sanctionné deux fois.
Car ce sujet n’a rien de théorique : deux mécanismes censés sécuriser les transferts entre l’Europe et les États-Unis ont déjà été invalidés — le Safe Harbor en 2015, le Privacy Shield en 2020. À chaque fois, des milliers d’entreprises se sont retrouvées en défaut du jour au lendemain sans avoir rien changé à leurs pratiques. Le cadre actuel, adopté en 2023, est le troisième.
03Depuis le 29 juin 2026, ce second étage tremble
Disons-le d’emblée pour éviter toute panique : le cadre est toujours en vigueur. Une entreprise qui s’appuie dessus aujourd’hui est en règle, rien n’a été annulé. Mais deux procédures pèsent désormais sur lui, et la seconde a surpris tout le monde.
D’abord un recours européen classique. Le député français Philippe Latombe a demandé l’annulation de la décision d’adéquation ; le Tribunal de l’Union européenne l’a débouté le 3 septembre 2025. Il a fait appel devant la Cour de justice le 31 octobre 2025 — l’affaire est pendante.
Ensuite, une décision américaine que personne n’avait mise dans l’équation. Le 29 juin 2026, dans l’arrêt Trump v. Slaughter, la Cour suprême des États-Unis a jugé, à six voix contre trois, que les protections légales empêchant le président de révoquer les commissaires de la FTC étaient inconstitutionnelles — mettant fin à quatre-vingt-dix ans de jurisprudence sur l’indépendance des autorités administratives américaines.
Pourquoi une affaire de droit constitutionnel américain concerne une PME française ? Parce que la reconnaissance européenne repose sur l’existence, outre-Atlantique, d’autorités indépendantes du pouvoir exécutif : la FTC pour la surveillance, et un organe de recours auquel un citoyen européen peut s’adresser. L’association noyb — celle de Max Schrems, à l’origine des deux invalidations précédentes — relève que la décision européenne de 2023 invoque l’indépendance de la FTC 259 fois. Elle a demandé à la Commission de retirer cette décision et annoncé un nouveau recours devant la Cour de justice.
Plusieurs juristes considèrent que cette décision ne touche pas l’organe de recours du cadre de transfert. Leur argument, publié par l’IAPP, tient en trois points : l’arrêt interdit au Congrès de limiter le pouvoir de révocation du président, pas à l’exécutif de s’auto-limiter ; la Cour a expressément refusé de trancher le cas des organes de jugement ; et les juges concernés relèvent d’une catégorie d’agents dont la protection reste admise. Le débat est ouvert. Personne ne peut aujourd’hui prédire l’issue.
La position des praticiens converge néanmoins : on peut continuer à s’appuyer sur ce cadre, mais en le documentant et en préparant un plan de repli. Plus personne ne le présente comme un choix sans risque.
04La différence, en une image : un étage ou deux
Voilà tout l’écart entre « conforme au RGPD » au sens du fournisseur américain, et une chaîne dont les données ne sortent pas d’Europe. Ce n’est pas une question de sérieux : c’est le nombre d’obligations que vous portez.
| Votre obligation | Fournisseur américain | Fournisseur opéré en UE |
|---|---|---|
| Contrat de sous-traitancearticle 28 | Oui | Oui |
| Encadrement du transfert hors UEchapitre V | Oui — clauses types + analyse d’impact | Sans objet — pas de transfert |
| Dépendance à un accord politiquedécision d’adéquation | Oui — invalidée deux fois depuis 2015 | Aucune |
Avec un fournisseur établi et opéré en Europe, il n’y a pas de transfert : le chapitre V ne s’applique tout simplement pas. Ce n’est pas « être plus conforme », c’est une obligation entière qui disparaît du dossier — pas de clauses à négocier, pas d’analyse d’impact à produire, pas de dépendance à un accord politique qui peut tomber. Vous restez soumis à l’article 28, mais celui-là, vous y étiez de toute façon.
Et pour être clair, parce que le débat bascule vite dans la caricature : utiliser ChatGPT, Gemini ou Grok pour traiter des données personnelles est parfaitement légal, à condition de monter le dossier complet. Ce n’est pas un choix entre légal et illégal. C’est un choix entre un dossier à deux étages et un dossier à un seul — sachant que le second étage repose sur un socle qui s’est déjà effondré deux fois. Pour une PME sans juriste interne, la différence n’est pas un détail.
05Notre position, et la question à poser
Chez Facile-IA, les modèles qui font tourner les agents de nos clients sont opérés en Europe. Pas par posture : parce que le dossier est plus simple, parce qu’une invalidation du cadre de transfert ne nous obligerait à rien refaire, et parce que les modèles européens font aujourd’hui très bien le travail — on l’a mesuré sur notre banc d’agents, juge en aveugle, modèles américains compris. Ce n’est pas la seule approche défendable ; c’est la plus tenable pour une PME sans service juridique.
Dernier point, et c’est celui que presque personne ne voit venir : si vous traitez les données de vos propres clients, vous êtes vous-même sous-traitant vis-à-vis d’eux. L’essentiel de votre mise en conformité — contrat avec vos clients, registre des traitements, liste de vos sous-traitants, durées de conservation, procédure de suppression — ne dépend d’aucun fournisseur. Elle relève de vous, quel que soit le modèle que vous branchez derrière.
Ne demandez pas « êtes-vous conforme au RGPD ? » — la réponse sera oui, toujours, et elle sera vraie. Demandez plutôt : « où mes données sont-elles traitées, par quels sous-traitants, et pendant combien de temps sont-elles conservées ? » Un prestataire sérieux répond en deux minutes, sans détour.
Alors répondons-y nous-mêmes, puisqu’on la recommande. Nos agents passent par Cortecs, établi à Vienne, qui n’expose que des modèles hébergés en Europe et propose un mode restreint aux fournisseurs établis dans l’UE, et par TensorX, dont l’inférence tourne sur des GPU européens. Les deux annoncent la même chose sur la donnée : prompts non conservés, traités en mémoire volatile, jamais réutilisés pour entraîner un modèle — et un contrat de sous-traitance disponible.
Une précision d’honnêteté, parce qu’elle vaut aussi pour nous : passer par une passerelle ajoute un sous-traitant dans la chaîne. Ce n’est pas un défaut, c’est un point à traiter — il se couvre par un contrat au titre de l’article 28, et il figure dans la liste de sous-traitants qu’on communique à nos clients. On le documente plutôt que de le passer sous silence : c’est exactement ce qu’on attend, nous, d’un prestataire.
Ce que le RGPD implique pour votre projet, concrètement
Vous vous demandez ce que tout ça change pour votre projet d’automatisation ? Parlons-en — sans jargon, et sans vous vendre de la peur.
Discuter de mon projetSources
- 01Tribunal de l’UE, arrêt Latombe (T-553/23), communiqué du 3 septembre 2025
- 02Pourvoi Philippe Latombe devant la Cour de justice (C-703/25 P), 31 octobre 2025
- 03noyb, « US Supreme Court just blew up EU-US Data Transfers », 2026
- 04IAPP, « No, Trump v. Slaughter does not undo the EU-US data-transfer redress mechanism »
- 05Fieldfisher, analyse Trump v. Slaughter et transferts UE–États-Unis
- 06CNIL, guide pratique — Analyse d’impact des transferts de données (AITD)
- 07CNIL, définitions « responsable de traitement » et « sous-traitant »
- 08OpenAI, « Introducing data residency in Europe »
- 09xAI, Data Processing Addendum (clauses contractuelles types, traitement aux États-Unis)
- 10Cortecs (Vienne, Autriche) — modèles hébergés en Europe, mode fournisseurs UE, DPA
- 11TensorX — inférence sur GPU européens, résidence des données dans l’UE
État des informations : 21 juillet 2026. Le cadre des transferts entre l’Union européenne et les États-Unis évolue rapidement — plusieurs procédures sont en cours. Cet article présente notre compréhension du droit applicable à cette date et ne constitue pas un conseil juridique. Pour un traitement sensible ou à grande échelle, rapprochez-vous d’un conseil spécialisé ou de votre délégué à la protection des données.